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8 - Frêle

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MaiffaInes

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J’avais rencontré trois sœurs, il fallait bien que je rencontre la quatrième. Cette rencontre aussi a plutôt été marquante, bien qu’elle fût quelque peu clichée.

 

Je faisais du bénévolat en Afrique pour essayer de combattre la faim, chose que j’appris à mes dépends au fur et à mesure de mes tentatives que c’était inutile, et ce, pour une excellente raison. Au départ, je pensais qu’il s’agissait de la vieille sœur de la Faucheuse, celle qui purulait de partout. Mais je m’étais lourdement trompée.

 

J’étais en train de distribuer eau et nourriture à un petit village perdue au fin fond de l’Ethiopie quand elle débarqua à bord d’un 4x4 chromé, enveloppée dans des vêtements Bordeaux Channel et tellement maigre que même à travers ses vêtements, on voyait ses os. On se demandait s’il était possible que ce corps complètement décharné pouvait comporter des organes, surtout quand elle commença à dévorer goulûment une cuisse de bœuf dégoulinante de jus à main nue. Le contraste entre son apparence propret, voir, précieusement ridicule, le décor, l’action humanitaire en cours et son odieux festin était total. Mais je n’étais pas dupe, je savais qui se trouvait en face de moi à ce moment-là.

 

Avec l’expérience et le recul, je savais ce qui m’attendais, donc je décidai d’y aller franco et d’aller la rencontrer derechef, les yeux dans les yeux.

« J’imagine que vous avez quelque chose pour moi ?

- Non, me répondit la malingre créature. Je ne donne jamais rien, et je me contente de prendre, c’est ainsi que je fonctionne.

- Je.. ai-je automatiquement bafoué complètement désarçonner. Mais il n’y a rien ici.

- Si, maintenant il y a vos fournitures humanitaires.

- Mais ils en ont besoin, ils ne vont pas vous les céder.

- Oh que si, sans même les y forcer. Voyez-vous, Réincarné, il n’y a rien qui soit plus puissant que le pouvoir de l’argent. C’est cela qui fait de moi la plus puissante des quatre. Le pouvoir de l’argent fluctue selon les caprices de tellement d’intermédiaires que personne ne connaît vraiment sa valeur. Je vais leur proposer un prix, qui leur paraîtra énorme, pour ces denrées alimentaires et ces médicaments, mais qui en fait, ne vaut presque rien pour moi, et je vais le revendre à des seigneurs de guerres, un prix qui leur sera tout à fait raisonnable mais qui me rapportera gros. L’une de mes sœurs est l’âme de l’Humanité, et moi, je me nourris ce cette âme, et je n’en ai jamais assez. »

 

Je lui lançai un regard de défi avec un rictus dégouté. Elle me le rendit avec un air narquois.

 

Dans la minute qui suivi, je rassemblai arme, munitions et informations et je m’élançais avec l’un de nos camions dans le désert. Arrivant de nuit, j’empoigna un couteau de l’armée, un monstre d’acier de pas moins de 40 cm de long. J’égorgea les sentinelles et quelques hommes endormis. Les hostilités démarrèrent vraiment quand un individu revenant d’une grosse commission me surprit en train de retirer ma lame de l’orbite de son copain, et hurla en essayant de remettre sa ceinture en vitesse. Je fus plus rapide. Je dégainai mon fusil d’assaut et lui explosa la panse à l’aide de trois munitions de 7.62. Le carnage débuta dans la confusion la plus total pour mon ennemi, et je ne manquai pas de me garder le chef en dernier, juste pour le plaisir de le faire hurler.

 

Mon labeur terminé, je repris mon véhicule et roula vers la prochaine destination du convoi humanitaire, déterminé à les attendre sur place. Quel ne fut pas mon déplaisir en retrouvant la fille couturée de cicatrice à une oasis où je m’arrêtai pour me ravitailler en eau. Elle était assise au bord de l’eau, les pieds dans le liquide bien frais. Elle avait abandonné son cuir et arboraient pas moins de quatre armes attachées à différentes parties de son corps. Alors que je me requinquais et nettoyer le sang qui me recouvrait les bras, elle me parla d’une voix lasse.

 

« Je sais que tu voulais bien faire, mais ça n’a pas servi à grand-chose. Elle se trouvera bien d’autres seigneurs de guerre, qui vont d’ailleurs essayer de dominer ce territoire. Il va y avoir de terribles batailles, des massacres, des civils enrôlés de forces, des enfants exploités… Et la famine progressera, encore.

- Qu’aurais je pu faire pour arranger les choses ?

- Quand la famine décide de dévorer un territoire, personne ne peut rien faire. Tout comme tu ne peux m’empêcher d’amener la guerre, tout comme tu ne peux empêcher la vieille dégueulasse d’amener ses microbes et ses virus. Nous sommes immuables et inexorables. Allez, réjouis-toi, au moins, tu vivras encore longtemps pour cette fois. »

 

Les mains sur les hanches, je regardais mes chaussures et je soupirai tristement. La dernière des quatre sœurs ne m’inspirait que haine et mépris. Mais j’imaginais, à ce moment-là, que j’allais devoir faire avec.

 

Je mourus bien des décennies plus tard. J’étais près d’une chute, au Kenya, à savourer une cigarette. J’avais reçu l’anneau au matin. Au soir, alors que j’observais le coucher de soleil, des ombres se rapprochèrent de ma position. Une bande de gamin armés de kalash :

« C’est toi qui as tué mon grand-père. » m’a-t-il dit avant que lui et ses copains ne vidèrent leur chargeur sur moi.

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