Sunstone [Critique de BD]

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MaiffaInes

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Je vous vois déjà arborer des sourires pervers ou suer à grosses gouttes… ou les deux pour les pires d’entre vous. Pourtant Sunstone, bien qu’ayant des thèmes très sexuels, est avant tout une histoire d’amour, et très certainement l’une des plus belles histoires romantiques que j’ai pu lire dans un comics.

 

Dessiné d’une main de maître par Stjepan Sejic (que je vais appeler très affectueusement Sejy dès maintenant), un illustrateur s’étant déjà attaqué à Witchblade et The Darkness. Des œuvres plutôt indépendantes, d’une certaine violence, d’une certaine subversion parfois, et surtout, avec des personnages que l’on ne voit pas souvent (en tout cas, concernant les archétypes visés). Mais avant de parler plus profondément de Sunstone, avec son intrigue, ses thématiques, ses personnages et etc… parlons du dessin en lui-même.

C’est un ravissement pour les yeux, je n’ai presque jamais rien vu d’autre d’aussi beau, d’aussi détaillé, d’aussi travaillé. Les couleurs sont chaleureuses, on semble être à mi-chemin entre la peinture et le numérique, bien que je ne m’y connaisse absolument pas et que je puisse me tromper. Les expressions des personnages sont extrêmement travaillés, même si les bouches me paraissent souvent trop large et que je reste souvent incapable de décrypter convenablement les expressions faciales, autisme oblige hélas. Une autre critique qui me paraît juste de faire, c’est de dire que les personnages féminins ont quasiment le même physique. Je ne dis pas qu’elles ont toute la même tête hein, mais elles sont toutes bien foutu, y’a pas une grosse, y’a pas une moche, y’a juste une fille qui a une chevelure un brin atypique. Bon après, c’est peut être normale vu que l’on est dans une œuvre érotique, qui travaille sur le désir, mais soyons sérieux, on peut très bien travailler le désir avec des femmes qui ne sont pas des mannequins. Mais allez, on va dire que je tatillonne. Car même si ça reste une histoire d’amour avec beaucoup de sujets ayant trait au sexe, ce n’est pas seulement ça, sinon serait même plutôt dans la pornographie. Non, Sunstone propose des scènes d’une grande beauté, avec beaucoup de métaphores visuelles, et un excellent découpage au niveau des planches. On peut avoir des morceaux de grandes qualités, sur des pages entières, à faire baver n’importe quel dessinateur. On constate surtout un gros travail de recherche concernant les tenues que peuvent porter les personnages ou des instruments dont ils peuvent se servir. Il y a certainement l’imagination qui a joué aussi, bien entendu, car je doute de l’existence de certaines choses, même si je ne serai pas surprise d’apprendre qu’ils existent, mais on est dans une histoire, pas dans un documentaire.

Normalement, c’est à ce moment-là que l’on commence un peu à parler de l’histoire ou des personnages, mais je préfère commencer par les thématiques pour ma part.

 

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Car elles sont nombreuses, mais il faut commencer particulièrement par le BDSM : Bondage et Discipline, Domination et Soumission, Sadisme et Masochisme. Oui, ça représente beaucoup de choses, et des choses qui peuvent choquer la plupart d’entre vous de plusieurs façons. Déjà, car il s’agit de pratiques sexuelles un brin hard, et aussi, car il a été popularisé par un certain 50 shades of Grey. Mais dans ce roman, c’était vulgaire. Dans ce roman, c’était faux. Dans ce roman, on ne s’inquiète même pas qu’il s’agisse d’une pratique à risque puisque l’héroïne a cinquante orgasmes rien qu’en étant effleuré par la cravache. Dans ce roman, la romance c’était de la merde.

Abordé avec délicatesse et réalisme, Sejy nous décrit le BDSM comme ce qu’il est réellement : une pratique à risque, qu’il faut tenir secret car quasiment personne ne cherche vraiment à comprendre ce que c’est, qui a ses propres réseaux, ses propres lieux et même sa propre culture. Il y a un vocabulaire précis, notamment pour décrire les personnes (par exemple, vous avez les ‘’Switch’’ qui peuvent passer de dominant à soumis en fonction des périodes et de leur humeur) et un véritable marché. Mais c’est aussi un univers qui peut avoir ses drames, et cela, l’auteur ne l’oublie pas non plus lorsqu’il faut construire ses personnages et l’univers dans lequel ils gravitent. Mais ils ne montrent pas tout cela de manière cru, nous restons dans une œuvre érotique, je ne le dirai jamais assez je pense. Certes, l’un des ressorts artistiques du BDSM est le fétichisme ainsi que le jeu de rôle, mais l’auteur parvint à nous dévoiler l’univers ciblé en restant subtil, délicat et vraisemblable. On pourrait se dire, en regardant quelques planches au hasard dans les cinq volumes, que si, les lieux dessinés pourraient être retrouvés pour de vrai aux USA.

Autour du BDSM d’ailleurs, il n’y a pas que des pratiquants se roulant dans leur stupre, il y a de véritables métiers ! Je décrirai les personnages plus tard, mais entre les tatoueurs pouvant être mêlés à ce genre d’affaire, ceux qui fabriquent les tenues et le matériel, ceux qui préparent des ‘’performances’’, c’est-à-dire des spectacles dédiés à des lieux dédiés. Il y a d’ailleurs autant de façon de vivre le BDSM qu’il y a de personnages, et on n’oublie personne, y compris les petites blondes ne connaissant qu’à peine le truc et qui laisse leur curiosité leur faire découvrir quelque chose de tabou, ou même le mec qui doit travailler dans un univers qu’il n’apprécie guère.
En tout cas, c’est déjà bien mieux traité qu’ailleurs, un gros plus donc.

 

L’un de ces autre thème, c’est le fameux ‘’Si je commence une relation par du sexe, mais que l’amour arrive ensuite, comment gérer la chose ?’’. C’est en effet une situation épineuse, y compris dans la réalité, et qui n’a été d’après mes expériences, traité qu’une seule fois au cinéma. S’il reste classique dans son traitement, puisque nous sommes dans une romance heureusement et positive, elle reste traitée avec humanité et réalisme. En effet, une relation d’amitié poussée jusqu’au sexe pourrait être complètement détruit si l’une des deux personnes commence à avoir des sentiments amoureux non partagés. A partir de ce moment, l’angoisse peut s’installer et le dilemme est hasardeux. Dans la série, ce sont les deux jeunes femmes qui craignent d’avoir un amour non partagés, pour de multiples raisons. Déjà parce que les deux avaient d’abord eu des relations hétéro avant leur histoire homo, parce que les amis peuvent mettre en doute la relation, parce qu’il n’y a rien d’exprimé réellement ou que l’on se raccroche au modèle coûte que coûte, parce que chacune a un passé pouvant la pousser à faire des mauvais choix, et etc… Le scénario allant de pair avec cette thématique est tout à fait crédible et sain, puisque le couple se forme par amour, et non pour correspondre à un carcan social.

 

Enfin, l’amour, puisque l’on est dans une histoire de romance. Ce qui va me permettre de commencer à parler de l’intrigue et de nos deux personnages principaux. Il ne viendra pas à l’idée de commencer à énumérer tout ce qui se passe dans les cinq volumes qui composent l’histoire. Mais la construction de l’intrigue est réellement intéressante. Pourtant, il y a de quoi s’inquiéter, puisque l’on commence avec un flash forward nous montrant la finalité heureuse de l’histoire, ce qui nous met face à l’évaluation suivante : il n’y aura pas de surprise dans toute la série, et l’enjeu n’est pas de savoir comment ça va se terminer, mais surtout de découvrir comment ça se passera. D’ailleurs, la relation amoureuse ne démarre pas au volume un, mais bien au volume cinq, à la toute fin. Les deux jeunes femmes démarrent vraiment en tant que Sex friends, et développent leur relation tout en se découvrant l’une l’autre. Au premier volume, elles se rencontrent, au second et troisième, la narratrice apprend de plus en plus de choses sur son amie, au quatrième elle se brouille, et au cinquième elles recollent les morceaux avant de enfin, entrer dans une véritable relation amoureuse, puisqu’avant d’avoir une maîtresse ou une soumise, elles veulent la personne derrière les rôles. Dépassant le simple jeu sexuel, leur relation doit dépasser les mots et s’exprimer par des actes et des gestes. Et c’est beau niveau métaphore, et il fallait au moins cela pour des personnages aussi complexes.

 

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Lisa est une écrivaine modeste qui publie sur le net des histoires qu’elle définit comme pornographique. Allison est l’une de ses lectrices, elle travaille dans l’informatique et s’est doté d’une maison splendide. Les deux ont pour point commun d’avoir des désirs très portés sur le BDSM, et c’est d’ailleurs comme cela qu’elles se retrouvent, puisque les nouvelles érotiques de la femme de lettres ont pour thème principal, pour ne pas dire exclusif, c’est justement ce courant de la sexualité. Etant donné qu’elles sont toutes deux désœuvrées en matière de sexe, elles se proposent de se retrouver histoire de pratiquer enfin cet art subtil.

A partir de là, nous découvriront nombre d’autres personnages, comme Alan qui design les vêtements et équipements BDSM, divers amis d’Allison, les frères de Lisa, et Anne, qui mettra malgré elle un sacré bordel dans la relation amoureuse.

Les trois premiers volumes servent surtout à mettre en place l’univers de la série, et les quelques tourments qui peuvent prendre chacun.

Cependant, les deux sex-friend ne partagent pas que leur passion pour le BDSM. Elles ont chacune une grande insécurité qui peut provoquer bien des doutes et des actes malheureux. Sejy nous plonge dans une histoire, qui je le répète encore, est des plus réaliste. Il n’y a pas de méchant. Il n’y a d’ailleurs pas d’antagoniste, puisque même Anne qui met le souk et qui est donc un peu la Blondzilla de service (mais si, vous savez, la pétasse blonde qui vient toujours mettre la zone dans les relations des héroïnes, juste pour être supérieure ou EVIIIIIIIIIIIL) n’est pas vraiment responsable des difficultés. Elle est en partie l’origine, mais essaye tout de même de faire de son mieux pour réparer le lien entre les héroïnes, car son affection envers elle est réelle et non pas seulement basé sur une attirance pour le BDSM.

De manière général, on a une véritable alchimie entre les personnages, dont on pourrait facilement retracer une sorte de graphique où on retrouverait quel personnage à des relations avec qui, et de quel nature ils sont, et ce, sans aucune prise de tête. Chacun de ces personnages d’ailleurs est travaillé sur les apparences trompeuses. Ally est plus fragile qu’elle n’en donne l’air malgré ses airs de dominatrice. Certaines personnes cachent une grande folie qu’il leur faut réprimer, sans quoi ils se font du mal. Derrière des choses qui peuvent être des plus pervers et bizarres, il y a des couples qui s’aiment d’un amour profond.

 

Pour l’instant, je dis surtout du bien de cette série, mais bien entendu, tout n’est pas rose. L’enjeu peut paraître inintéressant, puisque non seulement on connaît déjà la finalité, mais de plus, avant que leur amour soit vraiment mis sur le tapis, on nous replace tous le contexte avec trois tomes ! Ca se lit très bien, et très facilement certes, même lors des pages les plus bavardes. Mais on se demande un peu ‘’Mais il arrive quand l’élément perturbateur dans votre histoire-là ?’’. Bien entendu, on pourrait me répondre que chaque tome à son propre élément perturbateur, dans sa propre intrigue et etc… Mais là, je traite de l’œuvre dans sa globalité. Et dans la trame globale, il faut du temps pour que de vrais problèmes surgissent ! D’ailleurs, tout se règle dans le cinquième volume, et bien qu’il soit plus gros que tous les autres réunis, le dénouement semble tout de même un peu rapide.

Cette inégalité dans la structure narrative vient d’une bonne raison : l’auteur prépare trois autres cycles qui arriveront bientôt. Cependant, même si c’est maîtrisé, et donc, que le problème ne vient pas d’une maladresse, cela reste critiquable à mes yeux.

 

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De même, pour une histoire qui puisse dans un univers relativement subversif, qu’est-ce que la structure est classique ! Quand Anne a commencé à arriver, et à s’intéresser non pas seulement au BDSM, mais aux deux jeunes femmes, j’ai compris immédiatement ce qui allait se passer, comment ça allait se passer et etc… Bien entendu, j’ai quand même eu quelques surprises, ce qui m’a permis de tout de même apprécier grandement l’œuvre.
Mais notez : Une pauvre et une riche se rencontrent et commence à apprendre à se connaître. Elles se rapprochent de plus en plus et développent des sentiments très forts, mais pour une raison ou une autre, elles ne peuvent se les avouer. Suite à quelques problèmes causés par une tierce personne, leur relation est mise à mal, et c’est la repentance de l’une des deux héroïnes qui leur permettra d’officialiser et de solidifier cet amour, sans parler d’un éventuel mariage derrière.

Cette structure, on la retrouve absolument partout, c’est la base de l’histoire romantique. Et quand on a une histoire homosexuelle, avec pour base le sexe et le BDSM, on pourrait s’attendre un peu à autre chose. Que par exemple, le problème vient du thème BDSM en lui-même, du caractère de l’une des deux protagonistes (enfin, c’est le cas ici, mais que ce soit autre chose que de la jalousie), ou en tout cas, de quelque chose d’un peu plus original. Mais là, je dois avouer qu’il s’agit plus de mes propres goûts personnels que d’un indicateur de qualité.

 

Cette série, bien que classique dans sa structure global, reste une petite pépite de la bande dessiné, et des histoires romantiques. Cette intensité dans les sentiments ont rarement été atteinte me concernant lors d’une lecture ou lors du visionnage d’un film. Et pourtant, je suis du genre très sensible. L’amour qui étreint les deux héroïnes de cette histoire, m’étreint tout autant et me laisse exténuée, notamment lors du dénouement final qui me concerne tout autant à cause de mon statut d’écrivain. Je ne peux dire que je m’identifie à Lisa, elle est bien trop différente de moi en de multiples points. Mais je comprends complètement sa démarche à ce moment précis.

Je ne peux que vous conseiller de vous procurer ces volumes et de les déguster, avec une petite musique douce lors des bons moments. N’oubliez pas cependant que ça reste une œuvre érotique. Tâchez de vous en souvenir avant de faire un choix.

 

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