Return of the Obra Dinn

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Aronaar

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Lucas Pope prouvait en 2013 avec Papers Please qu’on pouvait créer un jeu faisant bigrement réfléchir, avec des dilemmes moraux, tout en comportant fort peu de dialogues et un gameplay atypique.

En 2018, Pope revient à la charge avec un nouveau concept original : incarner un agent d’assurance de la Compagnie des Indes, envoyé enquêter sur ce qui a tout l’air d’être un bateau fantôme…

Et en reconstituer l’histoire grâce au surnaturel, en plongeant dans le passé !

Mais rien n’est simple lorsqu’il faut suivre le fil macabre des évènements survenus sur l’Obra Dinn.

Cela vaut-il la peine d’embarquer sur ce navire à haute valeur narrative ajoutée ?

Grimpez au cordage, prenez une paire de gants, ami Lecteur, et découvrons cela ensemble…

 

 

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Bien que vous n'aurez rien à craindre vous-même, l'atmosphère ne sera pas à la gaieté folle...

 

Memento Mortem

 

1802. L’Obra Dinn s’élance depuis l’Angleterre pour se rendre en Orient, à une époque où le commerce sur l’Atlantique atteint son apogée.

Une longue traversée, mais on s’attend à revoir embarcation, équipage et passagers au bout de quelques mois…

Six mois plus tard. L’Obra Dinn n’est pas arrivé au Cap, on est sans aucune nouvelle de lui : le voilà déclaré perdu en mer.

1807. L’Obra Dinn revient à son port d’attache… Avec pour seul équipage visible quelques squelettes dépenaillés.

Dès le dix-neuvième siècle, les assurances ne perdent pas le nord, et la Compagnie des Indes, encore moins. En tant que Chef Inspecteur, vous embarquez sur un petit esquif pour monter à bord de l’Obra Dinn, et évaluer ce qui peut encore l’être après toutes ces années, afin de déterminer les montants et les destinataires des compensations financières- ou des amendes.

Ceci, bien sûr, est la mission officielle, mais ce n’est que le prétexte pour votre réelle mission : un devoir de mémoire. En effet, vous avez reçu d’un certain Henry Evans. deux objets spéciaux. Le premier est un livre, contenant la liste des passagers, une carte du navire, des dessins représentant chaque personne, un glossaire, le reste étant divisé en dix chapitres semblant retracer l’histoire de l’Obra Dinn- mais ne comportant que des pages blanches…

L’autre est une montre des plus insolites. Votre personnage la sortira automatiquement lorsque vous vous approcherez d’un cadavre. Une pression et les aiguilles tourneront quelques secondes avant que vous ne soyez plongé dans un fragment du passé- les derniers instants de la victime.

Une fois que la scène se termine et que la mort survient, le temps se fige, vous laissant un peu de temps pour examiner tout ce qui vous entoure : les personnes présentes, la situation, le décor, la façon dont le décès est survenu…

Tout ce dont vous aurez besoin pour accomplir votre tâche : identifier chaque personne qui a été présente à bord lord du voyage, élucider la façon dont tout le monde a péri, et à cause de qui- ou par quoi…

Afin que l’on se souvienne des morts, de leur courage, de leur malchance ou de leur noirceur d’âme, et que la vérité soit faite sur la série de tragédies qui s’est abattue sur l’Obra Dinn. Plus qu’un agent d’assurance, vous serez donc un véritable détective du surnaturel, seul être vivant sur le bateau, remontant la piste des tourments, des trahisons et des trépas, accompagné par le bruit des flots lorsque vous n’êtes pas au sein d’un fragment mémoriel.

 

Return of the Obra Dinn, c’est donc toute une atmosphère singulière, et pas seulement celle apportée par son propos. Le choix des graphismes est déterminant : du bon vieux style des années 80, minimaliste et épuré, sans pour autant être de basse qualité : une sobriété qui fait mouche, qui fait corps avec le gameplay versant également dans une approche « économe ».

Pope a prévu plusieurs settings graphiques de vieux ordinateurs, mais celui par défaut, tout en teintes de blanc et de noir, se marie parfaitement avec le ton sombre du récit et n’enlève rien à l’émotion qu’on peut ressentir.

Pareillement, les modèles des personnages apparaissant dans les souvenirs funèbres immergent tout à fait bien dans cette histoire se dévoilant au fur et à mesure, les doubleurs ne déméritant pas non plus.

La musique, quasiment absente dans le temps présent, ponctue de façon juste les moments fort, je pense notamment à la mélodie aux airs symphoniques jouant durant le chapitre « Soldats de la mer », hymne à l’horreur qui se déchaîne et le courage de l’équipage lui faisant face.

Les sons bref et incisifs, comme lorsque les aiguilles tournent, ou le glas qui se déclenche lorsque vous devez chercher un nouveau cadavre au sein d’un même fragment mémoriel, scandent harmonieusement le rythme de votre enquête.

 

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Le travail d'élucidation vous demandera réflexion et patience.

 

Cette âme inconnue a connu un destin indéterminé

 

Pour compliquer les choses, l’ordre dans lequel vous allez croiser les dépouilles ne sera naturellement pas celui chronologique. Vous commencez d’ailleurs par le chapitre X, la fin- lorsque les derniers survivants de l’Obra Dinn en finissent.

Histoire de vous inculquer le concept en douceur, Pope est gentil avec vous : l’un des personnages du premier souvenir déclare explicitement qu’ils vont s’en prendre au capitaine.

Lorsque les dialogues s’arrêtent après une détonation et que vous retrouvez le contrôle de votre personnage pour contempler la scène, aucun doute n’est permis : le quidam s’est pris une balle de la part du capitaine. Son identité, vous l’apprendrez plus tard auprès d’un autre cadavre : celui du capitaine, qui s’est suicidé après avoir annoncé à la dépouille de sa femme (dont vous pouvez déterminer la nature du décès grâce à un autre souvenir) qu’il avait tiré sur le frère de cette dernière.

Vous avez là, normalement, votre premier tiercé funèbre, c'est-à-dire trois défunts dont vous avez correctement déterminé l’identité et la mort (dans un cas comme dans l’autre, il faut choisir dans une liste, pas taper soi-même).

Afin de corser les choses, le jeu ne vous confirme en effet vos déductions que trois par trois ! Et c’est soixante destins, en tout, qu’il faut élucider…

Dès le début, Return of the Obra Dinn vous incite quasiment à prendre un bloc-notes à côté pour ne pas perdre le fil : en effet, le bon capitaine se défera de deux autres attaquants, que l’on pourra vaguement reconnaître en regardant les deux dessins représentant l’ensemble des passagers du bateau, mais sans pouvoir leur accoler un nom…

A vous de garder ça dans un coin de votre encéphale, et de guetter, parfois bien plus tard, des indices pouvant éclairer votre lanterne. Il ne faut négliger aucune information : ethnicité, liens familiaux, accents entendus, fonction sur le bateau (le personnel des différents ponts a tendance à ne pas trop se mélanger, sauf cas exceptionnels), genre, relations entre les personnes…

Plus tout détail visuel qui pourra vous paraître significatif, naturellement. Ceci étant posé, parfois, même avec l’observation à fond et votre cerveau à plein régime, vous n’aurez pas suffisamment d’indices pour être sûr à 100% : votre enquête (comme toute enquête, en fait ?) se basera également sur des présomptions, des affirmations partielles.

Le jeu vous aide un petit peu sur ce versant-là : si le portrait d’une personne est brouillé, vous ne disposez pas d’assez d’éléments pour savoir de qui il s’agit, s’il est bien visible, vous pouvez tenter d’établir son identité.

 

Et pour rajouter un peu de fil à retordre, le destin final de certaines âmes infortunées ne sera pas visible directement (avec un cadavre) ou indirectement (certains décès ne sont accessibles que via les souvenirs funèbres glanés auprès d’un autre corps), leur dépouille reposant avec Poséïdon.

Là aussi, il faudra effectuer des jongleries mentales pour épingler ceux-là…

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Au moins, la cause du décès n'est ici pas très mystérieuse !

 

Beau travail. Trois nouveaux destins corrects.

 

Vous ai-je dit que les confirmations allaient trois par trois, ami Lecteur ? Je ne vous ai pas conté toute la vérité, parce que je vous ai laissé supposer que vous ne pourriez quitter l’Obra Dinn qu’une fois votre travail correctement effectué.

Or, c’est faux ! C’est une fois que vous aurez revécu tous les souvenirs mortels disponibles que vous aurez la possibilité de partir, ce qui ne veut pas dire que votre travail d’enquêteur aura été sans accrocs.

Cela mène à plusieurs fins, mais si on enlève les variations mineures, il n’y en a que trois « véritables » : une mauvaise où vous avez été tellement incompétent qu’Henry Evans meurt en récupérant le livre complété, une bonne où vous avez bien travaillé, et le « true ending » où vous apprenez ce qui s’est passé pendant le chapitre « Le marché », grâce à colis très spécial de votre commanditaire.

En quittant le navire, il reste en effet quelques cadavres inaccessibles- ceux dans la cambuse…

Cela lève un mystère et donne un meilleur sentiment de clôture, toutefois et sans spoiler, ne vous attendez pas à quelque chose de fracassant.

Au fond, l’histoire en elle-même, si elle avait été contée de manière classique, ne le serait pas forcément non plus. Monstres des mers et mutineries, ce n’est pas ce qu’il y a de plus intriguant.

Le système narratif de Return of the Obra Dinn est donc à la fois sa force et sa faiblesse : force dans son atypisme et ce qu’il vous oblige à faire pour découvrir l’histoire, faiblesse dans le sens où même en réussissant parfaitement votre enquête, de nombreuses zones d’ombre resteront en suspens ; votre vision de cette tragédie, quel que soit votre effort de reconstruction, demeurera fragmentaire.

Henry Evans ne vous adressera aucun témoignage pour clarifier les choses, et les rares autres survivants non plus- ce qui se comprend, ils préfèrent laisser derrière eux cet épouvantable épisode de leur existence.

Dommage tout de même que l’on n’en sache pas plus sur les origines de cette montre nécromantique, qui restera en votre possession (ce qui vaudrait le coup de se reconvertir en enquêteur dans la police, imaginez les résultats lors des meurtres et homicides involontaires !).

Par ailleurs, l’Honorable Compagnie des Indes semble plutôt complaisante puisqu’elle croit sans rechigner au surnaturel, comment expliquer autrement qu’elle accepte vos conclusions ?

Conclusions que vous aurez en guise de synthèse de votre travail, avec de l’argent distribué aux familles des méritants et des amendes imposées à celles des mécréants.

Avant de reposer le livre complété sur une étagère anonyme de votre logement, vous laissant seul détenteur de la vérité sur l’Obra Dinn…

Si vous avez su la dénicher.

 

" Le retour du Pape de l'originalité "
 

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Décidément, Lucas Pope sait y faire pour bousculer nos habitudes ! Dans le petit monde des jeux à haute valeur narrative ajoutée, Return of the Obra Dinn se fait une place, de niche, certes, mais tout à fait méritée.

Demandant un investissement complet du joueur pour explorer les méandres mémoriels d’une tragédie poignante, il sait susciter l’intérêt et l’immersion avec un gameplay sobre mais exigeant.

N’embarquez pas si vous comptez avoir à la fin toutes les clés de ce qui s’est passé sur le navire, d’autant plus qu’un second voyage sera peut-être plus motivé par l’envie de voir où l’on s’est trompé, plutôt que de revivre l’histoire ; celle-ci, probablement, perdrait beaucoup de sa saveur à être expérimentée de manière classique.

Une pépite d’originalité !

 

 

 

Début du jeu avec Sébastien du JDG

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