Orange Mécanique


Film Critique
Blankaquatique
Par Blankaquatique,
Dès que l’on aborde le cinéma, que l’on cherche quelque peu à se documenter à son sujet, que l’on se met en quête d’un film intéressant, bien réalisé et captivant, on se retrouve bien vite en face des noms de réalisateurs incontournables. Stanley Kubrick fait partie de ceux-ci. Acclamé par de nombreux critiques, il sut se tailler une place parmi les véritables légendes du monde cinématographique. Un fait d’autant plus remarquable que certains de ses métrages les plus connus se présentent en réalité comme des adaptations d’œuvres littéraires. Comment donc, alors que tant d’autres restèrent cloîtrés dans les frontières de l’œuvre d’origine, Kubrick réussit-il à insuffler un souffle si puissant à ses films qu’ils en devinrent de véritables références de leur genre ? Pour le savoir, penchons-nous sur « Orange Mécanique », et ce non pas en le réduisant au roman dont il est tiré, mais bien en l’analysant comme œuvre cinématographique à part entière.

La critique d'une société...

Autant vous prévenir dès à présent : pour ceux qui l’ignoreraient encore, Orange Mécanique ne doit clairement pas être vu par tous les yeux ; en effet, le film constitue certes un chef-d’œuvre, mais son action et son propos restent basés sur un personnage ultra-violent, ce qui donne lieu à des scènes fortement choquantes, que ce soit dans les atrocités qu’il commet ou dans d’autres qu’on lui fera subir. Écartez-le donc de toute âme sensible. Vous voilà prévenus.

A Clockworck Orange commence donc en nous présentant Alex, un jeune adulte (voire plutôt un adolescent), et sa bande de « droogs », buvant au « Korova Milk Bar ». A peine celui-ci a-t-il eu le temps de boire deux gorgées de lait plus « drencrom », que l’on voit les quatre protagonistes commencer leur nuit de crimes. Battre un vieux sans-abri, attaquer une autre bande, rouler à contresens à une vitesse folle sur une route de campagne, et enfin finir par l’intrusion chez un écrivain et sa femme, s’achevant par le viol de cette dernière, avant de les voir revenir au bar pour achever leur nuit. Le jeune homme rentrera ensuite chez lui pour se consacrer à l’écoute de son compositeur favori : Beethoven. Le lendemain, feignant avoir un mal de crâne, il réussira rapidement à convaincre ses parents de ne pas se rendre à l’école. Lorsqu’il quitte enfin sa chambre, il voit monsieur Deltoid, son avocat, qui lui rappellera que, possédant déjà un casier judiciaire, il risquerait gros en reprenant ses activités illicites. Quelques temps plus tard, on voit ses fidèles compagnons entamer une sorte de rébellion afin de l’évincer de son pouvoir et de passer à des attaques plus « sérieuses » pouvant rapporter plus gros. Une fois cette mutinerie matée, le leader propose de tout de même s’atteler à cette nouvelle proposition d’intrusion chez une richissime femme entourée de ses seuls chats. Une fois là-bas, la propriétaire contacte la police avant qu’Alex ne la tue dans une altercation. Ses amis le trahissant, il se retrouve seul face à la police et condamné à quatorze années de prison. Malgré tout, après deux de celles-ci, il finira par se faire sélectionner comme sujet pour l’expérimentation d’un nouveau traitement, basé sur le conditionnement, visant à supprimer tout réflexe violent. Celui-ci achevé et fonctionnant à la perfection, il se voit relâché dans le monde, et faire face, impuissant, aux victimes de ses anciens actes.

 

 

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Alex apprenant la tentative de rébellion de ses droogs

 

Nous ne nous étendrons pas plus sur la trame narrative, ceci en constituant déjà un aperçu très correct, mais surtout car celle-ci ne prend son réel sens qu’une fois vue ; si, indépendamment du développement nécessaire, elle pourrait paraître comme une simple histoire moralisatrice et manichéenne comme tant d’autres avant elle, sa présentation lui donne une toute autre signification : loin de présenter les autorités, les médecins ou les victimes de notre protagoniste comme des figures du jugement, le film les caricature de manière parfois complètement grotesque : Alex n’est pas un simple monstre sanguinaire, il est surtout un pantin aux mains d’une société folle, décadente et intrinsèquement absurde. Trois éléments principalement soutiennent cette impression : tout d’abord la mise en scène en général, notamment grâce à l’usage de la caméra à courte focale, qui a pour effet de distordre les éléments aux bords de l’image, donnant l’impression que seul le sujet au centre est de proportions normales, et donnant un aspect dérangeant à tout le reste ; le jeu des acteurs, comme le gardien de prison ou l’écrivain attaqué par la bande au début du film, jouant de manière particulièrement emphatique et débordante de force satyrique ; enfin, les dialogues traitant du bien, du mal et de la justice présentent des incohérence à la mesure de la conviction de leurs auteurs en général. Tout cela nous montre un monde en constant mouvement sur lui-même, personnifiant presque la société comme un fou courant en tous sens pour retrouver sa propre identité. Au centre de cette moquerie et de cette parodie de la recherche absolue de l’ordre dans l’organisation sociétale se trouve principalement la question du choix moral et, avec elle, celle du déterminisme : les questions sur ce qui amena Alex à de tels actes, combinées avec le rapport de force constant entre celui-ci et les pouvoirs en place, finit par nous amener à nous demander qui, au final, est responsable de quoi, et, surtout, si la responsabilité a elle-même un sens.

Mais on pourrait objecter qu’il s’agirait en conséquence d’une œuvre à la limite de la perfidie, défendant les pires actes sous l’excuse du déterminisme social, plaçant le blâme sur nos instances plutôt que sur les criminels eux-mêmes. Cependant, au-delà de la question de la véracité des convictions de cette objection, limiter Orange mécanique à cette simple analyse serait oublier un point fort important : du début à la fin, les éventements sont racontés par le délinquant, et sont donc soumis à sa vision des choses. Si il s’agit bien entre autres d’un tableau burlesque de la société et d’une réflexion sur la place du libre-arbitre au sein de celle-ci, cet élément lui rajoute une toute nouvelle dimension.

 

 

... sous un angle nouveau

Si dépeindre nos organisations sociales dans ce qu’elles ont d’absurde et d’intrinsèquement contradictoires, que ce soit comme ici à l’aide d’une forme de dystopie ou d’un autre moyen, n’est déjà pas en soi une mince affaire, s’y atteler sous le point de vue de ce que bien des gens considéreraient comme un fou, un dangereux rebut, relève encore plus de l’exploit. Et il s’agit bien de ce que Kubrick tente d’accomplir ici ; au-delà de la seule voix off d’Alex nous narrant la trame (qui, d’ailleurs, apporte plus un soutien à l’action qu’une réelle explication indispensable), en dehors de lui, rares sont les éléments à ne pas se présenter comme disproportionnés, incohérents ou perdant tous leurs repères ; tout nous paraît instable, en perte constante de tout son sens, en rotation perpétuelle et insensée. En projetant ainsi ce que l’on a coutume d’appréhender comme la folie en-dehors de son porteur, c’est-à-dire sur tout ce que nous jugeons a priori humain et doué de raison, Kubrick nous invite non pas à nous distancier du crime et son châtiment et à prendre le recul habituel sur eux, mais bien à rejoindre pleinement l’univers, les motifs, bref la pensée du criminel. Par ce procédé, nous en arrivons, nous aussi, à perdre nos repères, à nous combler de tous les doutes et certitudes du jeune homme pendant l’entière durée du film. De cette manière, le réalisateur nous invite à remettre en question de nombreux lieux communs et bases de notre pensée, a finalement nous questionner sur les fondements de concepts tels que la raison ou la morale. Si d’innombrables points de notre organisation restent basés sur des principes tels que le libre-arbitre, la faute, la validité de raisonnement ou encore la parfaite définition de la réalité, rares sont les œuvres à pouvoir, sans pour autant tomber dans un relativisme absolu et à l’aide d’un jeu de qualité et d’une mise en scène de premier ordre, à nous permettre de repenser ces bases fondamentales aussi bien que le fait Orange Mécanique.

 

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Comment prendre cet homme au sérieux sans en avoir peur?

 

Mais le lecteur attentif aura sans doute remarqué que, lors du petit résumé du premier paragraphe, nous évoquâmes la passion musicale de l’adolescent, en la personne de Ludwig Van Beethoven. Eh bien, celle-ci, constituant une véritable fascination pour notre ami, ne peut que s’appliquer comme un point central du film. Tellement central qu’il rajoute encore plus de puissance et de sens à ceux déjà présents.

 

 

La violence comme seule expression

Du point de vue musical, nous pouvons dire que le film commence fort: dès les premières secondes, nous pouvons entendre la musique du Korova Milk Bar (un « remake » d’une composition créée à l’origine pour honorer le décès d’une reine d’Angleterre), sur fond d’un court générique, avant de voir un gros plan d’Alex regardant la caméra. Il s’agit là d’une manière de capter le spectateur, mais aussi une sorte d’invitation du jeune homme à entrer dans son monde, à communiquer avec lui. En commençant par cette séquence, Kubrick s’assure que vous associerez ce thème au bar, mais aussi au regard d’Alex et à sa pensée. Et il en est aussi ainsi de la neuvième symphonie de Beethoven ; lors de sa première écoute, on peut voir un montage des images qu’il implante à celle-ci, donnant dès lors un sens tout nouveau à la composition.

 

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La scène de la femme aux chats caricature l'art sous sa forme institutionnalisée

 

Il en sera ainsi de l’entièreté des musiques utilisées : à travers le prisme de la réalité du protagoniste, la musique elle-même se voit distordue et accordée de nouveaux sens. En plus de rajouter une force supplémentaire au propos de l’œuvre, ceci s’accorde parfaitement avec un nouveau fond : la présence et le sens de l’art dans son imaginaire ; en effet, le film laisserait supposer Alex se voyant comme un artiste, ou tout du moins comme un performeur, notamment à l’aide de l’accompagnement musical de scènes de violence, et de représentations symboliques (la femme aux chats se faisant tuer par son « importante œuvre d’art », ou le fait qu’Alex est torturé avec, justement, la neuvième de Beethoven), ou encore par le vocabulaire employé et le jeu théatral lors des mêmes scènes. La violence devient chez lui la plus parfaite forme d’expression, la plus noble des formes d’art à être accessible à sa composition. En donnant à l’expression artistique une place centrale dans sa vie et en tournant au ridicule les formes les plus institutionnalisées de celle-ci, Alex apporte plusieurs points importants : tout d’abord, au travers de sa vision, les œuvres classiques changent complètement de sens, sont pour ainsi dire transformées par la proximité de son expression, ce qui a pour effet d’accentuer non seulement la distorsion du réel par le filtre de sa personnalité, mais aussi de montrer toute la fragilité de l’art, les associations collant parfaitement à l’univers présenté, mettant ainsi à l’épreuve la qualité artistique d’une œuvre face à son contexte ; cela interroge aussi l’essence même de l’art, son incroyable force subjective ainsi que le but de son existence ; enfin, une fois ces questions posées, il ne reste plus qu’à les confronter à son importance dans nos vies et notre organisation sociale. Sans bien entendu prétendre pouvoir répondre à toutes ces questions, Kubrick a le mérite de les poser et de remettre en cause certaines propositions que nous considérons à tort comme acquises.

 

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Une scène de tentative de viol et de bagarre prenant place dans un théâtre

 

Mais en voyant à quel point Alex arrange les choses pour soutenir sa thèse, on serait en droit de douter de la véracité des éventements à l’intérieur du film au sein du monde dans lequel il progresse. Et nous en arrivons ainsi à notre dernier point.

 

L'histoire d'une expérience d'identité

Après avoir montré des personnages aussi satyriques, une critique si acerbe du réel, des associations mettant tant en valeur le propos d’Alex, il peut paraître relativement évident que sa description de ses mésaventures ne peut aucunement constituer en une version fidèle de la réalité. On pourrait presque y voir une création de toutes pièces d’un esprit dément tentant de vous rallier à sa cause ou de vous exprimer son point de vue. Eh bien, en prenant ce parti là, on peut voir tout autre chose dans le film : il pourrait alors s’agir d’une métaphore de la confrontation entre l’esprit d’un humain enfermé sur lui-même et le monde extérieur : en voyant chaque élément du film comme un symbole, par exemple l’appartement de l’adolescent comme son « moi » intérieur isolé du monde, ses droogs comme sa puissance d’action sur le monde ou encore le sans-abri de la seconde scène comme les traces de son action sur les autres être humains (tout cela n’étant que de simple exemples et pouvant être à l’origine de bien d’autres analyses), tout prendrait alors le sens d’un jeune homme se développant presque sans l’aide du monde extérieur (à part l’influence assez faible de ses parents et de monsieur Deltoid), soudainement violemment confronté au monde et à sa société, et le cheminement de l’implantation de celle-ci dans sa conception mais aussi du compromis bénéficiant à court terme aux deux partis (qui est, sans vous spoiler la conclusion du film). Si cela peut sembler inutilement alambiqué au premier abord, certaines choses, comme le fait que ses parents, même sans sa présence, s’appellent « papa » et « maman » à défaut de posséder de véritables noms, ou encore l’enchaînement rapide et sans interruption de la vengeance de ses anciennes victimes, donnent lieu à une forte distanciation par rapport à l’action, parfois même à une interruption de la suspension de l’incrédulité du spectateur. Dès lors, ces images montreraient, en apportant les interrogations associées, la formation d’une identité face à la présence d’un monde en-dehors de la perception de l’individu.

note

19 /20

Nous pourrions encore débattre des pages durant d’Orange Mécanique, tant il laisse place à une multitude d’interprétations et de réflexions, tout en gardant sa simplicité de présentation et sa cohérence. Il s’agit sans conteste d’un chef-d’œuvre du cinéma, et en parler plus serait inutile pour cette simple raison : une fois une telle qualité atteinte, une armée ne mots ne pourrait expliquer ce qui se voit à l’écran, et c’est en là que réside la vraie force cinématographique.
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Avis et commentaires


Alors, j'aime beaucoup kubrick s, mais orange mécanique... a pris un sacré coup de vieux.

Que se soit par l'esthétique du monde dépeins, l'humour du gardien de prison, la scène de la voiture...
Contrairement à d'autres de ses films, il fait vraiment "daté" et est moins intemporel.

Il y'a une très bonne ambiance musicale, et l'acteur principal est vraiment bon.
(la scène d'intro est juste un classique génial)

Le film est tiré d'un livre du même nom, on nous avait filé la fin du livre à lire...et la, le film rate le coche. La fin du livre aurait  pû(dû ? ) s'intégrer au film.
On aurait pû parler un peu plus de la thématique de l'adolescence (parce que oui, normalement, alex est un très jeune ado dans le livre, mais impossible de mettre ça au cinéma à l'époque), et du passage à l'age adulte.

 

Sinon critique intéressante, même si des termes techniques ne sont pas expliquées. (dystopie par exemple) C'est un peu dommage, ca rendrait la critique plus accessible !

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@ziggourat

 

Tout d'abord merci pour ta réponse! Je ne l'ai pas abordé parce qu'il s'agit du genre de choses qui ne me choquent pas plus que ça, mais tu as tout à fait raison, l'esthétique est un peu datée et pourrait même aller jusqu'à en rebuter certains.

 

Je suis bien conscient qu'il est tiré d'un livre, et je n'en parle pas plus que ça pour la simple et bonne raison que je ne l'ai pas lu. Je voulais l'expliquer dans mon intro, mais ça prenait trop de place: je voulais juger le film en tant qu'objet cinématographique et en temps qu'œuvre à part entière seulement, plutôt qu'en temps qu'adaptation, c'est pourquoi je n'ai pas lu le livre pour ne pas être influencé par ladite lecture lors de mon analyse. Cela dit j'en ai eu quelques échos et d'après le peu que j'en sais, les deux tiennent un propos tout à fait différent. Ce qui expliquerait notamment le peu de références au passage à l'âge adulte (à moins de prendre tout le film dans un sens très métaphorique). Quand j'en aurai le temps, je lirai sans doute l'œuvre originale pour pouvoir me faire un avis.

 

Enfin merci de m'avoir fait remarquer le problème des termes techniques, je fournirai quelques explications au sein du test dès que j'en aurai le temps!

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